Le Soir, Jeudi 5 juin 2008
Vincent Metten Directeur européen pour International Campaign for Tibet (ICT)
A la fin des années 80, Lhassa était secouée par des vagues de manifestations que la répression policière n’arrivait pas à étouffer. Dans la nuit du 7 mars 1989, après trois jours de rébellion et voyant que la situation était sur le point de leur échapper, les autorités chinoises instaurèrent la loi martiale à Lhassa et en expulsèrent tous les étrangers. Ces événements mirent le Tibet sous le feu de l’actualité mondiale. Ils ont préfiguré le mouvement de protestation politique qui s’étendit à la Chine entière au printemps 1989, pour déboucher le 4 juin sur le massacre de la place Tiananmen. Dix-neuf années plus tard, la population tibétaine s’est de nouveau soulevée pour exprimer de manière massive et déterminée son attachement au Dalaï-lama, sa difficulté de vivre sous la domination chinoise et son espoir de liberté. Le vent de la contestation continue de souffler aujourd’hui : le 28 mai, plusieurs manifestations ont encore été signalées dans le Kham entraînant l’arrestation de plus de 80 nonnes à Kardze.
La répression silencieuse en cours au Tibet prouve que les autorités chinoises continuent de gérer toute contestation de manière brutale et violente sans comprendre ni tenir compte des raisons derrière les mécontentements. Jouant avec beaucoup d’efficacité la dangereuse carte du nationalisme, le pouvoir chinois a mis en avant des actes violents perpétrés par les Tibétains et accusé le Dalaï-lama d’en être l’investigateur. S’il faut effectivement regretter la mort de plusieurs chinois à Lhassa le 14 mars, il est important de savoir que ces violences ne sont absolument pas caractéristiques de l’ensemble des mouvements. Depuis le début de la crise, le Dalaï-lama a répété ses appels au calme et à la non-violence et rappelé qu’il ne souhaite pas l’indépendance mais une autonomie négociée.
Pékin impose un black-out et veut à tout prix éviter que les rares images de manifestations ou de cadavres tibétains transmises à l’étranger quelques jours après le début de la contestation ne puissent se répéter : les communications téléphoniques et internet sont strictement contrôlées, des téléphones portables ont été confisqués, des antennes relais mises hors-service et des personnes ont même été arrêtées pour avoir reçu des SMS de l’étranger. En dépit de ce blocus, des témoignages nous parviennent et bien que fragmentaires sont à notre sens illustratifs de la réaction de Pékin. Un déploiement massif de troupes chinoises a été constaté sur tout le plateau tibétain. Les barrages policiers et miliaires ainsi que les contrôles d’identité restent fréquents au centre de Lhassa. Seuls les habitants qui possèdent un permis de résidence sont autorisés à rester dans la capitale. Les déplacements des Tibétains sont encore limités et contrôlés.
Des témoignages confirment que les troupes chinoises ont fait feu sur la population tibétaine de Lhassa le 14 mars, de même qu’à l’occasion de manifestations dans plusieurs autres monastères dans l’Amdo et la Kham. Alors que Pékin cite le chiffre d’une vingtaine de morts, le Gouvernement tibétain en exil, qui reçoit de nombreux témoignages, oppose le chiffre de plus de 200 victimes tibétaines et de 5.000 arrestations ou disparitions. Selon un habitant de la capitale « une personne dans chaque foyer à Lhassa a disparu ». Certains préfèrent dormir habillé par crainte des raids nocturnes. Des villageois et des moines se cachent dans les montagnes de peur d’être arrêtés. Un climat de grande peur et de vive tension règne sur l’ensemble du haut plateau.
Des photos et peintures du 14e Dalaï-lama ont été saccagées dans des monastères, dont certains au cœur de la résistance (Sera, Drepung, Ganden, Nechung, Kirti, Labrang…), auraient été vidés d’une bonne partie de leurs occupants. Des centaines de moines ont été expédiés par convois de camions et par train sans doute vers des centres de détention plus lointains, dans la province du Sichuan notamment.
Les conditions de vie dans les prisons et centres de détention sont très mauvaises et la torture y est de pratique courante. Des procès expéditifs qui bafouent les normes de droit international ont déjà condamné une trentaine de Tibétains à des peines de prison s’étalant de 3 ans à la détention à perpétuité. Vingt et un avocats chinois qui se proposaient de défendre les manifestants ont été contraints de faire marche arrière sous la pression des autorités judiciaires de Pékin qui menaçaient de leur retirer leur droit d’exercer leur profession.
Une autre facette de la répression est la nouvelle vague de « campagne de rééducation patriotique » qui sévit sur l’ensemble du haut plateau. Des équipes de rééducateurs sont dépêchées dans les monastères, dans les écoles, sur les lieux de travail, dans les villages. Les Tibétains sont forcés sous peine d’arrestation de dénoncer le Dalaï-lama et d’affirmer leur allégeance au pouvoir central de l’Etat et au parti communiste. Tous les monastères et de nombreux foyers sont contraints d’afficher le drapeau rouge aux cinq étoiles. Certains Tibétains utilisent l’expression ’seconde révolution culturelle’ pour qualifier l’ampleur des campagnes politiques en cours.
Le 4 mai, le gouvernement chinois a renoué un contact informel avec deux représentants du Dalaï-lama. Une septième rencontre formelle devrait se tenir dans les prochains jours. Si les dirigeants chinois sont véritablement sincères et veulent restaurer le calme au Tibet, ils se doivent de mettre fin à toutes ces formes de répression. Ces dernières ne peuvent qu’exacerber les rancœurs, les frustrations et les ressentiments des Tibétains à l’encontre du pouvoir chinois et accroître l’antagonisme envers le peuple chinois.
Pour atteindre un compromis et instaurer une véritable autonomie pour tous les Tibétains, il est critique que l’option du boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques soit maintenue (le Ministre De Gucht a annoncé de manière prématurée son intention de proposer au gouvernement d’envoyer un représentant officiel) et que la pression internationale, y compris celle de l’Union Européenne ne faiblisse pas. Elle est plus que jamais nécessaire pour encourager Pékin à s’engager dans la voie de la négociation, la seule possible pour trouver une solution durable et acceptable à la question tibétaine.









