Le Soir, Samedi 26 mai 2007
Vincent Metten Directeur européen pour la Campagne internationale pour le Tibet

L’annulation forcée de la visite du Dalaï-lama sur le territoire belge a eu le mérite de remettre à l’avant-plan la question tibétaine, trop souvent passée sous silence. Les prises de position de la presse écrite et orale, de nombreux citoyens, d’associations de défense des droits de l’homme et de plusieurs personnalités et partis politiques ont rappelé au ministère des Affaires Étrangères la popularité dont jouit le lauréat du prix Nobel de la Paix dans notre pays et l’importance de respecter nos valeurs démocratiques.
Bien que La Campagne internationale pour le Tibet condamne la faiblesse du ministre De Gucht, elle ne souhaite pas mettre de l’huile sur le feu et espère que nos diplomates et élus politiques tireront les leçons de cette vague de protestations, et résisteront à l’avenir aux pressions chinoises.
L’ouverture d’une « brèche chinoise » au coeur même de l’Europe doit rapidement être colmatée et il serait utile que les 27 États Membres fassent bloc et envisagent un mécanisme commun pour mettre à l’abri les états individuellement contre les pressions similaires d’Etats autoritaires comme la Chine.
Le lobbying chinois dont la Belgique vient de faire les frais n’est pas un acte isolé. À chaque fois que le Dalaï-lama prévoit de quitter l’Inde pour se rendre à l’étranger, l’Ambassade chinoise de l’éventuel pays hôte ou du pays par lequel il doit transiter se met en branle et menace, toujours verbalement, les autorités locales de représailles politico-commerciales plus ou moins sévères si elles accueillent le souriant moine bouddhiste sur leur sol.
Certains pays cèdent (Corée du Sud, Russie, Belgique…), d’autres, plus courageux, résistent.
La question clé qu’il convient de se poser est la suivante : pourquoi vouloir entraver les déplacements du Dalaï-lama ? De quoi les autorités chinoises ont-elles peur ? Plusieurs explications peuvent être suggérées.
Tout d’abord, chaque déplacement du Dalaï-lama fait parler du « Toit du monde », remet le régime communiste face à son passé trouble et sanglant au Tibet, qui aurait fait 1,2 million de morts côté tibétain, et détruit près de 6.000 monastères, et rappelle que le peuple tibétain, aujourd’hui, continue de souffrir de graves violations des droits de l’homme et d’une croissante marginalisation socio-économique et démographique !
Par ailleurs, le gouvernement chinois craint ce qu’il appelle « l’internationalisation » de la question tibétaine et ne souhaite pas que des États tiers se mêlent de leur politique intérieure en discutant avec le leader tibétain. Faut-il rappeler que c’est le régime chinois lui-même qui a internationalisé le conflit du Tibet en l’envahissant en 1950 !
Une autre partie de la réponse réside sans doute dans le fait que les Han, Chinois qui constituent 92 % de la population, n’ont jamais eu une haute estime des populations « barbares » et « arriérés » que sont les Tibétains, Ouïgours ou Mongols et que ce racisme envers des groupes culturellement distincts reste très ancré aujourd’hui.
Enfin, le régime chinois est obsédé par le maintien de l’unité et de l’intégrité du pays et pense, à tort, que le Dalaï-lama cherche en fait à séparer le Tibet de « sa mère patrie ».
Rien n’est plus faux. Depuis 1987, le Dalaï-lama a pris la difficile et impopulaire décision de renoncer à l’indépendance du Tibet pour tenter d’obtenir une véritable autonomie interne au sein de la Chine pour tous les Tibétains (60 % des Tibétains vivent en effet en dehors de la Région « autonome » du Tibet, entité administrative crée par les Chinois en 1965 qui n’a d’autonome que le nom). La position du Dalaï-lama est claire, sincère et transparente. Il n’a pas d’agenda caché ! Il n’a cessé de le répéter mais le gouvernement chinois fait la sourde oreille et poursuit sa campagne d’attaques virulentes contre le leader tibétain, qui est régulièrement qualifié de « séparatiste », de « loup déguisé en moine », ou encore d’être « à la solde des Etats impérialistes ». Ces insultes sont sans doute une tactique visant à camoufler l’absence d’unité de vue des dirigeants chinois sur la manière de résoudre le problème tibétain, à discréditer le Dalaï-lama et à affaiblir la position du camp tibétain dans le cadre du dialogue sino-tibétain mis en place en 2002 et qui a déjà réuni les deux partis à cinq reprises.
Malgré les pressions internationales promues par le Parlement européen, qui a adopté une résolution d’urgence sur le dialogue, le 15 février 2007, suivi pas plusieurs parlements nationaux (1), les Chinois ne semblent pas pressés de retourner à la table des négociations. La tactique consiste à la fois à tenter de tenir à distance la communauté internationale et à gagner du temps en espérant que la disparition du Dalaï-lama, aujourd’hui âgé de 71 ans, porterait un coup fatal à l’esprit de résistance tibétain. Cette approche est vouée à l’échec. Le problème tibétain ne disparaîtra pas avec le Dalaï-lama.
Au contraire, il faut trouver une solution avant sa disparition. En d’autres termes, le Dalaï-lama est la solution, il est le seul à posséder l’autorité morale suffisante aujourd’hui pour faire accepter un accord équitable et sincère à tous les Tibétains, et pour aider à le mettre en oeuvre. Il est maintenant crucial que les dirigeants chinois fassent preuve d’une véritable volonté politique et négocient avec les Tibétains dans un esprit d’ouverture, de transparence et de respect mutuel. Sans doute faudra-t-il attendre que soit passé le XVIIe Congrès du Parti communiste, prévu en octobre, étape indispensable pour renforcer l’autorité du président Hu Jintao, qui connaît bien la Région « autonome » du Tibet pour y avoir exercé les fonctions de secrétaire du Parti à la fin des années 80, et se défaire de l’emprise de l’ancien président Jiang Zemin, toujours très influent. Le président chinois aura alors toutes les cartes en main pour résoudre l’épineux problème tibétain.
Il est également fondamental que la communauté internationale, l’Union européenne en tête, reste vigilante et montre toute sa détermination, surtout dans la perspective des jeux Olympiques qui se dérouleront à Pékin en août 2008, à aider à trouver une solution pour le peuple tibétain, y compris, si aucun résultat tangible à court terme n’est trouvé, en nommant un représentant spécial européen pour le Tibet.
Ce dont il est en fait véritablement question ici, ce ne sont pas tant les déplacements internationaux du Dalaï-lama que le sort des six millions de Tibétains dont la survie identitaire et culturelle est gravement menacée si rien ne change rapidement.
Si le Dalaï-lama venait à mourir en exil sans que rien n’ait changé sur le haut plateau tibétain, le risque de voir émerger des actes de résistance violents serait bien réel, et il n’est dans l’intérêt de personne de voir la situation dans cette région, située entre les deux puissances nucléaires les plus peuplées de la planète, dégénérer en un conflit qui menacerait toute la stabilité régionale.










